Octave et Bémol

24 avril 2007

Non, ce n’est pas le résultat du premier tour. Juste un truc qui m’est revenu en mémoire en regardant un graf sur un portail.
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C’était un petit troquet qui faisait l’angle et donnait sur les quais. C’était pas plus grand qu’un dé à coudre et j’y venais boire un café corsé, de ceux qui vous foutent des palpitations, vous coupent la respiration et vous font transpirer chaque seconde d’une interminable nuit blanche. J’y jouais aussi au flipper pour un franc symbolique, plus que de raison, de partie gratuite en extra-ball, en écoutant les wagonnets ou belle-île en mer. Le patron, c’était Gino, un italien rablé et noueux, quasiment plus large que son bar minuscule, avec le coeur plus gros que le poing, ce qui n’était pas rien, je puis vous l’assurer et dont j’ai toujours le visage en mémoire. La clientèle y était très familiale : deux prostitués qui sorties de leur vitrine venaient en mémère tricoter et papoter, des italiens, quelques quidams de passage par pure tolérance, mon voisin, le toubib du quartier et moi. J’adorais cet endroit où j’étais un parfait inconnu et qui pourtant à cette époque, était ma seule famille.

Ces gens que je connaissais ni d’Eve ni d’Adam, m’avait fait une place dans cet espace restreint sans jamais me poser la moindre question. Ils m’avaient adopté et j’étais chez moi. C’est pas un sentiment que je connus souvent, sauf peut-être chez des moines en Bretagne dans la forêt magique de Paimpont, où les arbres vous racontent des histoires incroyables quand on sait les écouter. On comprend mieux qu’un arbre puisse frémir.

Il y avait aussi deux messieurs, assez sombres, qui ne parlaient jamais, sauf quand la plus stricte politesse l’exigeait, se contentant de bouffer leurs cacahuètes grillées en sirotant je ne sais quoi sans jamais lever les yeux de leurs journaux respectifs à leurs tables respectives. Sans doute, étaient-ils perdus dans les méandres du tiercé ou le labyrinthe des mots croisés, n’étant pas de la sûreté, je ne peux vous en dire plus. ils me faisaient penser à mes bénédictins derrière leur mur de silence.

Un jour, l’histoire s’accélera. Vous vous en doutiez, non ? C’était l’hiver, un manteau blanc recouvrait tout sous une température sibérienne et les chaussées étaient devenues dangeureusement glissantes, aussi le bar s’était réfugié dans ses pensées autour du vieux poêle qui ronflait. On sentait néanmoins que le boyau de la rigolade s’était ouvert l’appétit en regardant les piétons se déplacer comme des pingouins sur la banquise. Et puis, vint le coup de tonnerre qui mit le feu aux poudres.

Deux motards de la police nationale que l’on voyait assez régulièrement d’un oeil morne sans jamais les regarder, ruant des gaz au sortir de la préfecture ou du palais de justice avec la morgue en porte bagage et leur petite antenne à la Zorglub , vinrent à passer sous nos fenêtres. Voilà, que l’un deux s’avisa de se prendre une pelle mémorable, une très belle glissade, de celles fatales pour la carosserie et l’orgueil sans qu’il y ait mort d’homme. Il tombait on ne peut mieux, car chez Gino, il y avait un public pour ce genre de pirouette et qui savait apprécier les artistes doués d’un peu de fantaisie. Il y eut alors un brouhaha mêlé de rires comme je n’en connus jamais plus. Et pendant que le motard se relevait sans doute un peu contusionné, je vis tout mon petit monde se ruer dehors, me laissant tout seul avec mon flipper, pour aller se plier de rire sans enfreindre les lois de la gravité sur le trottoir gelé et applaudir à tout rompre.

Ce jour-là, ils me scièrent ! Tous ! Car Bémol et Octave ne furent pas les derniers, se tapant sur l’épaule, allant même dans la liesse générale jusqu’à ébaucher quelques pas de danse sous nos yeux ébahis. On frôla l’émeute festive de deux doigts, car tout le quartier fit chorus aux fenêtres, vu qu’il ne s’y passait pas quand même trois tonnes de trucs. Je regrettais que mon voisin ne fut pas là, car pour le coup nous aurions eu droit à un feu d’artifice de 14 juillet en plein décembre. Mon voisin, c’était un phénomène, un extraterrestre ! Une fois que l’acrobate et son compère eurent décampé sans demander leur reste, Gino offrit d’ailleurs une tournée générale dont il était peu coutumier. Je vous dis pas l’ambiance, on aurait pu éteindre le poêle fastoche.

Depuis lors, Octave et Bémol, firent table commune, lirent leurs journaux respectifs et sirotèrent leurs boissons favorites dans le même silence qu’auparavant, sauf que parfois, l’on entendait en sourdine la voix basse de Bémol répondre à la voix plus haut perché d’Octave. Alors avec Gino et les autres, à ces moments-là, on souriait toujours des yeux en pensant à ce qui avait rapproché ces deux-là.

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